Mais la difficulté s’avive quand les éléphants se dandinent d’un bon pas vers le cimetière où personne n’imaginait qu’ils se rendraient avec un tel entrain. Ils quittent le bureau national, abandonnent leurs responsabilités internes, acceptent des missions externes. Lang, DSK, Fabius sont peut-être de gosses bêtes grises, mais ce sont aussi des stratèges, des bagarreurs, des défenseurs de la justice et de l’égalité, vieilles notions pas si cons.

Alors que se passe-t-il ? Pourquoi le PS déclenche-t-il tant de haine au point de voir s’émietter ses poutres maîtresses ? Trois réponses, avec gradation de la dégradation.

1) C’est une overdose de saison. Trop de combats, trop de défaites. Et le sentiment de s’être fait voler la campagne par une candidate pas du genre à jouer groupé. De bonnes vacances façon sea, sex and sun, et il n’y paraîtra plus.

2) C’est un problème de génération. Lang et Fabius sont entrés en soixantaine, DSK s’en approche. Sarko, ses 51 ans et sa volonté d’en bouffer pour dix ans, les renvoie à des interrogations existentielles. A quoi bon tout ça, si c’est pour se faire étriller par l’adversaire et détester par le populaire ? Et puis, pour déboulonner Super-Sarko, peut-être faudra-t-il parier sur un(e) inconnu(e) qui n’a pas encore 40 ans ? Sinon, en 2012, Ségo aura 58 ans, et 63 en 2017.

3) C’est un choc de civilisation. L’individualisme a définitivement triomphé du collectif. Et la présidentialisation du régime ne fait qu’accentuer la donne. Le PS, qui s’honore de passer par des élaborations communes, des débats démocratiques, des procédures égalitaires, n’a plus qu’à ployer le genou devant la «rebelle attitude». Aujourd’hui, pour s’imaginer en charge du bien commun, il faut jouer perso. Un peu comme en sport : Agassi qui se crut jeune punk, avant de finir en bonze réconcilié avec le ciel ; ou Cantona qui traita le sélectionneur de «sac à merde», avant de devenir un pilier de l’équipe. En politique, il faut raconter aux «vrais» gens la fable du candidat esseulé, en butte aux lourdeurs des appareils, entravé par les archaïsmes de ceux qui voudraient juste faire les choses ensemble. Sarko, Ségo, et Bayrou ont mis en scène ce dispositif. Ils se sont grimés en irréguliers, en baroudeurs, en victimes. Extirpant leur singularité du magma de la horde primitive, rompant avec l’omertà de la tribu maffieuse, s’inventant des destins de poor lonesome cow-boy, piquant des deux pour mettre le plus de distance possible entre eux et les troupeaux de veaux, de godillots et d’éléphants.

Le pays et ses éditorialistes adorent ces êtres de rupture qui sont surtout les nouveaux archétypes d’une société qui vénère les individus de masse, ces gentils biquets qui croient se distinguer par des attitudes dites marginales, et au final tout ce qu’il y a de plus standardisées.

Pendant ce temps, le PS, machin plutôt démocratique, vraiment pas caporaliste sous la ­gouverne du placide Hollande, et bêtement attaché à ces vieilleries que sont les trente-cinq heures ou l’augmentation du Smic, en est réduit à numéroter ses abattis. Tandis que Bonaparte et Jeanne d’Arc fouaillent les entrailles fumantes des animaux à longue mémoire. Qui finiront bien par se cacher pour mourir.