La faiblesse syndicale, drame national français
Par Nathalie, jeudi 6 septembre 2007 à 17:01 :: Débats :: #197 :: rss
Un très intéressant article de JM VITTORI concernant la démocratie sociale dans notre beau pays.
La pièce va se jouer à partir de vendredi. Elle s'annonce riche en rebondissements, en portes claquées, en coups de théâtre aussi. Sa distribution est connue - archiconnue même : mise en scène de Nicolas Sarkozy, éclairages par Raymond Soubie, rôles principaux pour François Fillon, Bernard Thibaut, Xavier Bertrand, François Chérèque, Laurence Parisot, Jean-Claude Mailly, sans compter d'innombrables rôles secondaires. Elle a même un titre : « Dialogue social » et un sous-titre : « Le marché du travail ». Tout s'annonce donc pour le mieux... sauf que la plupart des acteurs manquent de corps, de coffre, de soutien. Bien sûr, le chef de l'Etat a de la voix - il en a même eu plus de 18 millions en mai dernier. Le Premier ministre, lui, peut se prévaloir des 321 députés UMP. Chez les autres, la réalité n'est guère brillante, au-delà des discours et des effets de manches. Un mot résume le plus clairement leur situation : faiblesse. Le problème, c'est que, pour mener un dialogue, il faut être au moins deux. En France, en matière sociale, il y a l'Etat d'un côté et un paysage émietté de l'autre. C'est un drame dont nous n'avons pas fini de payer la facture.
Du côté des syndicats, les chiffres sont accablants. Il n'y a que 8 % de salariés syndiqués, trois fois moins que la moyenne européenne et pratiquement dix fois moins que dans les pays scandinaves. Dans le secteur privé, la syndicalisation est encore plus faible : elle touche un actif sur vingt. Aucune centrale française n'atteint le million d'adhérents. La CFDT pointe en tête avec 800.000 adhérents, suivie de la CGT, qui en déclare 700.000, et FO, 300.000. Alors que les deux allemands IG Metall et Ver.di dépassent tous deux 2 millions de membres, l'italienne CGIL 4 millions et le TUC britannique, 8 millions.
Cette faiblesse française a des racines très anciennes. Dans un petit livre passionnant (1), le jeune économiste Thomas Philippon montre que le taux de syndicalisation actuel est très corrélé au taux... du début du XXe siècle. Le pays a pâti de deux politiques opposées. D'abord, un refus du fait syndical, qui remonte à la Révolution. Sous l'Ancien Régime, des corporations très fermées bloquaient la concurrence et entravaient le progrès technique. Elles ont été cassées par la loi Le Chapelier de 1791, qui proclame « l'anéantissement de toutes espèces de corporations des citoyens de même état ou profession ». Le Code pénal de 1810 impose une autorisation des pouvoirs publics pour la formation d'une association de plus de 20 membres. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que la loi autorise à nouveau les syndicats professionnels. Il en a été tout autrement ailleurs. Outre-Rhin, les syndicats ont pris en main l'assurance sociale. Outre-Manche, ils ont constitué le soubassement du grand parti de gauche, nommé d'ailleurs le « Labour », le « Travail », avec ses travaillistes. En France, les syndicats n'ont pris part ni à la gestion de la protection sociale ni au jeu politique. La CGT a longtemps été la courroie de transmission du PC et non l'inverse.
Après avoir tout fait pour bloquer les syndicats, l'Etat a ensuite fait l'inverse : il les a placés au centre du jeu social français. Après la défaite de 1940 et les heures sombres de la collaboration, il fallait réinventer le pays, avec de nouveaux acteurs. Le programme du Conseil national de la résistance, adopté au printemps 1944, est clair : il affirme la nécessité d'« un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l'organisation de la vie économique et sociale ». La loi de 1950 stipule que quatre syndicats (CFTC, CGC, CGT, FO, auxquels viendra s'ajouter la CFDT en 1966) ont le droit de représenter les salariés dans n'importe quelle branche ou n'importe quelle entreprise, même s'ils n'y ont aucun adhérent. Ils peuvent signer des accords, même s'ils ne représentent personne.
Dès lors, les syndicats ont changé de logique. Ils se sont beaucoup moins intéressés à ce que voulaient vraiment les salariés. D'après le rapport Hadas-Lebel, remis en 2006 au Premier ministre, les cotisations apportent moins de la moitié des recettes des syndicats (sauf FO, avec 57 %). Le reste du budget est alimenté par les recettes de la « représentativité » venant de la loi et non des salariés : participation à la gestion des organismes sociaux, voire... cotisations d'entreprise (comme dans l'accord UPA de décembre 2001). Autre effet pervers du système instauré après-guerre : la représentativité des syndicats ne pouvant être remis en question et la loi inscrivant de facto la concurrence entre eux, ils ont logiquement adopté les positions extrémistes des militants purs et durs plutôt que les positions de compromis que cherchent la plupart des salariés.
Un demi-siècle plus tard, le bilan est catastrophique. Les syndicats sont éclatés. Ils sont faibles. Ils sont le plus souvent jusqu'auboutistes (et ceux qui ont le courage de négocier, comme la CFDT, passent pour des traîtres). Ils ne sont pas représentatifs. Bien sûr, certains patrons sont fiers d'avoir muselé les syndicats, voire d'avoir empêché leur création. Mais c'est un calcul à courte vue. D'abord, à l'échelon de l'entreprise, où il sera de moins en moins possible de traiter les salariés comme des bras sans cerveau. Ensuite, à l'échelon du pays. La faiblesse favorise l'extrémisme. Et avec des moyens éclatés dans plusieurs centrales, le syndicalisme français risque même de ne pas avoir assez de négociateurs expérimentés pour mener les négociations dans les prochains mois. La situation est d'ailleurs identique du côté patronal. Résultat : la France n'avance pas. Après les accords de Waasenar, signés aux Pays-Bas en 1982, les partenaires sociaux ont mené des cycles de négociations pour enclencher la modernisation sociale, dans tous les pays européens. Tous, sauf la France.
A la fin de l'année, une autre négociation va enfin s'ouvrir, sur la question cruciale de la représentativité syndicale. C'est une occasion unique de faire sauter le carcan de 1950, qui fut précieux avant de devenir désastreux. Une condition nécessaire pour avancer, mais peut-être pas suffisante. Ailleurs, les syndicats sont nés dans l'industrie de masse. Ils y ont grandi. Ils sont solidement enracinés dans le terreau social. Ils peuvent donc continuer à jouer un rôle malgré le formidable bouleversement actuel d'une production de plus en plus éclatée, où les intérêts des salariés sont de moins en moins souvent communs. Le syndicat français, lui, est trop faible pour affronter cette révolution. N'en déplaise à certains dirigeants inconscients, la faiblesse syndicale est devenue l'une des grandes faiblesses du pays.
JEAN-MARC VITTORI est éditorialiste aux « Echos ». jmvittori@lesechos.fr
(1) « Le Capitalisme d'héritiers »,La République des Idées/Seuil, 2007.
Information niçoise
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