En Europe, la Banque Centrale Européenne est un interlocuteur de poids et une anomalie démocratique qui ferait passer la constitution du Sénat pour une concrétisation parfaite des principes de l'Athènes antique. Pour aller très vite, et c'est un des chevaux de bataille récurrent de la gauche européenne, la BCE est aujourd'hui indépendante de tout pouvoir politique démocratiquement élu et ne reçoit d'ordre de personne.

Depuis des années nous réclamons dans tous les lieux de débat européen que la BCE reçoive au moins une lettre de cadrage du parlement européen. Pas de quoi faire frétiller un révolutionnaire ! Mais les libéraux s'accrochent comme des arapèdes à la sacro-sainte indépendance de la BCE et sa croisade contre l'inflation : la seule et unique préoccupation de la BCE et de son président Jean-Claude Trichet est censée être la maîtrise de l'inflation (de la hausse des prix donc) en Europe.

Le terme est important, il s'agit bien de maîtriser l'inflation, et certainement pas d'augmenter le pouvoir d'achat global, ce qui pourrait passer par une baisse du chômage en Europe. C'est l'unique problème de la hausse des prix qui compte et, dans un contexte d'économie mondialisée, le président de la BCE a bien compris qu'un euro fort, très fort même ... trop disent certains, permet de réduire le prix des importations, le surcoût des exportations pouvant être contre-balancé par des baisses de salaires. En gros, si on pouvait aligner les salaires européens sur ceux des Chinois, Indiens, et autres petits enfants les produits que l'on importe, il aurait gagné.

Ce qui est drôle tout de même, c'est la conception à géométrie variable de l'autorité politique de la droite européenne :

Dès que se pose la question de l'autorité politique sur la BCE, on entend des cris d'orfraies annonçant l'effondrement du consensus européen et de la monnaie unique. Au secours !

Dès que quelqu'un évoque l'idée d'une harmonisation fiscale au niveau européen pour lutter contre le dumping fiscal, les mêmes se pâment : mais que fait-on de l'autonomie des nations européennes ?

Par contre, lorsque le président de la BCE se permet de dire que les mécanismes sociaux nationaux visant à maintenir un pouvoir d'achat décent aux travailleurs belges et luxembourgeois sont "inacceptables", avec quelle autorité parle-t-il ?

En tout cas, cela illustre parfaitement deux phénomènes des plus constants en Europe :

  • les parlementaires de droite sont plus prompts à parler justice sociale et pouvoir d'achat dans leur pays qu'à s'en donner les moyens dans la lointaine Europe (où ils sont majoritaires)
  • un des clivages indépassables entre la gauche et la droite est la place respective de l'homme et de l'économie : l'économie doit être et rester un outil au service de l'homme et de son projet de société.

Cette infâme main invisible des "lois du marché" à laquelle les libéraux veulent nous faire croire et nous soumettre est un mythe n'ayant pour seul but que de justifier leur projet de société injuste comme une nécessité scientifique alors qu'il ne s'agit que de permettre à quelques uns d'entre de se gaver et d'engranger toujours plus de richesse, tels des rats boulimiques dans une cave à fromages.