Dans l'époque de médiocrité politique dans laquelle nous évoluons, il est bon de se replonger dans certains textes afin de réhabiliter le mot et le concept de liberté qui à été violé, défiguré par les prophètes du néo libéralisme et certains camarades, qui telles des baleines, se sont échoués sur les rivages de la globalisation. Loin de moi de revenir sur le concept d'une certaine analyse marxiste et scientifique de la politique, il m'a semblé important de revenir aux racines de la notion de liberté à travers trois monstres de la pensée qu'aux premiers abords on pourra opposer mais qui se complètent merveilleusement : Jean-Jacques Rousseau, Alexis de Tocqueville et Amartya Sen.
Le premier montre dans son livre "Du contrat social" que l'homme doit se placer au dessus du droit naturel et de la force et pour cela il doit créer une société d'hommes libres et égaux. Rousseau pose la liberté au centre du contrat social, c'est-à-dire d'un contrat qui lie des individus pour construire une société de liberté et d'égalité.
"Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs, …. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté".
Dans un second temps, Rousseau nous montre que la liberté ne peut s'obtenir qu'à travers la mise en place d'une souveraineté partagée dans une organisation sociale qui reconnaît tous ses membres.
"Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle s'unissant à tous obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant."
"Enfin chacun se donnant à tous ne se donne à personne (souverain), et comme il n'y a pas un associé sur lequel on acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce que l'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a (car nos biens sont garantis par toute la collectivité)".
"Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout".
Si Alexis Tocqueville est souvent perçu comme l'un des pères de l'individualisme méthodologique, il est bon de rappeler que la droite française possède une lecture sélective de cet auteur. Il est vrai que Tocqueville place l'individu au centre de l'organisation sociale d'une société comme Rousseau le fit précédemment. Dans son ouvrage, "L'ancien régime et la révolution française", il met en garde d'une mauvaise compréhension du concept de liberté qui risque de la pervertir. A la lecture du chapitre III ("Comment les Français ont voulu des réformes avant d'avoir les libertés"), nous sommes abasourdis par la justesse, la force et la modernité de ses propos. Tocqueville nous met en garde face à une dérive consumériste qui ouvre sur le despotisme démocratique ; " Je ne crois pas non plus que le véritable amour de la liberté soit jamais né de la seule vue des biens matériels qu'elle procure ; car cette vue vient souvent à s'obscurcir. … Les hommes qui ne prisent que ces biens-là en elle ne l'ont jamais conservée longtemps".
Amartya Sen (Prix Nobel d'économie 1998) dans son ouvrage "L'économie est une science morale" se penche sur la nature et le rôle que l'économie doit avoir dans une organisation sociale. Pour lui, l'économie n'est pas une science exacte, en ce sens que les processus de fonctionnement des marchés ne sont pas inéluctables. Il développe alors le concept de "capabilité" ; "Un ensemble de vecteurs de fonctionnements qui reflètent la liberté dont dispose actuellement la personne pour mener un type de vie ou un autre". C'est la capacité d'un individu d'être et de faire : avoir un emploi (le vecteur) pour avoir un budget vacances (type de vie), pour construire la maison désirée, acheter des livres, aller au cinéma … Cette théorie sur la liberté est forte intéressante car elle vient éclairer d'une autre lumière le concept de liberté en économie. C'est-à-dire que la production de richesse doit permettre à tout individu de pouvoir choisir sa vie. La liberté c'est choisir, et non subir. Le développement économique est là pour permettre à toutes les femmes et les hommes de réaliser ses projets de vie. Là réside le fondement de la liberté et de l'égalité. Or le fonctionnement de l'économie mondiale aliène les individus car ces derniers ne sont pas libres et égaux de choisir leur vie. Il rejoint ici Rousseau, lorsque ce dernier commençait son contrat social par cette phrase, "L'homme est né libre, et partout il est dans les fers" mais aussi Tocqueville quand celui-ci affirmait "Qui cherche dans la liberté autre chose qu'elle-même est fait pour servir".